Manu-scripts, Voyages (Pop) Culturels

Le Paris d’Emily

C’est LA série Netflix qui a fait parlé d’elle sur les réseaux sociaux. Enfin, surtout en France, grâce (ou à cause) de parisiens pas contents. Aujourd’hui, je reviens après une longue pause avec un nouveau voyage (pop) culturel. Le blog se modifie petit à petit. Je grandis (je n’irais pas jusqu’à dire que je mûris…) et ma ligne éditoriale également. Vous partager (seulement) des aperçus de mes voyages ne me ressemble plus. J’ai envie de parler livres, séries, mais aussi expatriation, image de soi. Bref, je veux papoter de toutes les facettes de moi que j’ai découverte au fil de mes visites.

Les français devant Netflix.

Je n’ai plus dans l’idée de m’imposer un rythme de publication que ce fut le cas auparavant. Après plus d’un an à disparaître des radars, je veux vous emmener dans de nouvelles aventures, aux photos plus soignées et aux récits plus longs. Par exemple, cette année j’ai terminé mon Master à Paris, à la Sorbonne (Mention Bien, s’il vous plaît). Bien sûr, entre les grèves et le confinement, ce n’était peut-être pas la meilleure des décisions… En attendant, ça m’a permis de me faire une idée de notre capitale et d’y confronter l’image véhiculée dans la série dont nous allons parler aujourd’hui.

Emily In Paris : une série à ne pas mettre entre toutes les mains (des français)

Produit par Darren Starr (Beverly Hills 90210, Melrose Place, Younger), le célèbre créateur de Sex and the City; la série Emily in Paris met en scène Lily Collins dans la ville lumière. On y suit Emily Cooper, jeune employée de Marketing de Chicago, qui déménage un an à Paris afin de rejoindre l’équipe de Savoir, une boite de communication spécialisée dans les marques de luxe. Entre désillusions et bonnes idées, le quotidien d’Emily ne sera pas si simple dans notre belle capitale.

Un endroit inconnu pour Emily : le métro

Ça démarre plutôt mal

Emily et moi, on aurait pu se croiser cette année. Enfin, peut-être qu’elle a atterri à Paris alors que j’étais à Disney World. Le pilot commence mal et en découragera certainement beaucoup : clichés en masse à la limite insultants, un jeu d’acteur surjoué au possible et des situations professionnelles rocambolesques. Emily In Paris donne le ton : les scénaristes ne cherchent pas à être réalistes, mais à mettre en compétition les modes de vie américains et français. On se demande même si l’objectif n’est pas de se moquer des méchants français – parisiens – malodorants, gougeas, qui ne savent pas parler anglais et blasés de la vie.

Un Paris complètement utopique

Le problème avec la série – et plus particulièrement avec le personnage d’Emily – c’est qu’il est loin, très loin de la réalité. La jeune américaine a cette naïveté et cette positivité presque toxique innée de l’autre côté de l’atlantique. Mais elle vit également une vie privilégiée, éloignée du quotidien des parisiens de tous les jours. Emily ne vit qu’en hauts talons et vêtements haute-couture. Elle ne fréquente presque que des hommes, tous les plus franco-français les uns que les autres : Gabriel, Matthieu, Thomas, Luc, Timothée, Pierre… Le reste des personnages sont des héritiers en devenir ou déjà à la tête d’un empire du luxe. Emily n’affronte jamais l’heure de pointe, la ligne 13, ou le harcèlement de rue. Rien que ça, déjà, ça me stresse.

Le Paris de carte postale d’Emily

Dans le Paris d’Emily il n’y a pas de trottinettes électriques et de mégots par terre. Sa chambre « de bonne » n’en est pas une : c’est un studio tout ce qu’il y a de plus correct pour la capitale, dans un vieux bâtiment avec une vue magnifique. (Je peux vous dire qu’on devait pas non plus payer le même prix, alors que j’étais à 40 min du centre en RER B.) Emily a beau être une jeune femme plaisante, de par son caractère et son apparence, elle reste néanmoins l’Américaine clichée. Les épisodes sont rythmés par ses selfies qui peuplent son feed Instagram. Son compte factice gagne en quelques épisodes l’équivalent de plus de 20 000 followers, à grand coup de hashtags croissants et de photos mal cadrées. Comment ? Un mystère. La magie Emily sans doute. Ce qui choque également ce n’est pas le doublage VF complètement catastrophique ; mais la manie qu’ont les personnages français de continuer à se parler anglais entre eux, même quand Emily n’est pas dans les parages. Pour quoi ? Pour qui, surtout ?

Le bas blesse du côté de la diversité

Le manque de diversité se fait également sentir. Dans le Paris d’Emily, il n’y a que des hommes et des femmes blancs issues d’une manière ou d’une autre de la haute société : influenceurs, parfumeurs, artistes, couturiers, galeristes, professeur de sémiotique, futur grand Chef… Le seul personnage noir et (stéréotypiquement) gay est le collègue d’ Emily, Julien, comme si la série avait voulu rassembler un semblant de diversité dans un seul et même personnage avant de passer à autre chose. Peu voire pas de personnes de couleur à l’écran, même en arrière-plan et encore moins de personnages dépassant le 36… Pour l’inclusivité, on repassera. Si on pardonnait encore ce manque flagrant d’efforts il y a dix ou vingt ans pour Gossip Girl ou Sex and the City, il est impossible de passer outre cette fois-ci.

Pourquoi on accroche malgré tout

les archives insta d’Emily

Pourtant, après de telles critiques, pourquoi continuer à regarder ? Parce que la fraîcheur et le côté candide (à la Voltaire) d’Emily est enivrant. Le charme de Lily Collins n’y ait pas pour rien. Elle séduit tous les hommes de Paris et le spectateur par son travail et sa détermination à se faire un place dans la société française. (Quelle me donne son secret, vite!) Une fois que l’on comprend qu’on ne vit pas dans le vrai Paris, mais une version alternative et utopique qui accompagne Emily, on se laisse prendre au jeu. Il suffit de se rendre compte que la petite Cooper vie dans une bulle – de champagne – et qu’elle évolue dans sa propre vision idéalisée de la ville.

Bien sûr, certaines situations au boulot seraient le cauchemar des Ressources Humaines (fumer dans les bureaux ? Un client vous envoie de la lingerie ? Un collègue dessine un pénis sur vos documents? Des remarques à l’extrême limite du harcèlement sexuel ?)et totalement inimaginables depuis des décennies. On roule des yeux devant les expressions françaises désuètes (« la petite mort » sérieux?) que personne n’utilise et on grince des dents devant le bashing exagéré des français et de leurs habitudes sexuelles. Et pourtant, on en redemande.

Les décors de la vie d’Emily

Comme une Carrie Bradshaw lâchée sur les Champs Elysées, Emily semble constamment chercher chaussure à son pieds, ou en l’occurrence, son propre Mr. Big. Le personnage reste tout au long de la série piégé dans un éternel ménage à trois, un énième cliché qui contre toute attente n’a pas (encore) été exploité. Le corps d’Emily, son accent et son sex-appeal américain sont à la fois une bénédiction et une malédiction pour sa carrière professionnelle. Elle se retrouve emmêlée dans des situations quasi-sexuelles entre des clients et sa directrice, ces mêmes clients et leurs femmes, ses voisins et leurs petites amies… À croire qu’aucune relation ne puisse être simple en France.

C’est finalement les personnages secondaires qui font la force de la série et qui apportent un brin de sel dans le romantisme presque fade de l’héroïne. Une pensée toute particulière pour Sylvie, la gérante de Savoir avec ses airs de Miranda Priestly (Le Diable s’habille en Prada) à la française. Jouée merveilleusement bien par Philippine Leroy-Beaulieu, c’est une femme forte et pleine de nuances, loin de l’unique dimension de personnages moins chanceux. Il est important de souligner le travail de Camille Razat (qui joue, ironiquement, « Camille ») et son jeu subtil. On apprécie également son accent qui s’éloigne des prononciations françaises forcées chez les autres personnages. On regrettera simplement le personnage de Madeline (Kate Walsh), une grande actrice complètement sous-exploitée après le Pilot. En espérant qu’elle soit plus importante lors de la saison 2.

En bref

Darren Starr a une habilité fascinante à nous transporter dans un Paris chaleureux et esthétique. Que vous connaissiez Paris ou non, vous vous plairez à suivre les pas d’Emily dans des endroits les plus sophistiqués et touristiques les uns que les autres. Si vous vivez dans la capitale alors vous vous prendrez sûrement au jeu de vouloir deviner où certaines scènes ont été tournées. Un coin de rue, une fontaine et vous reconnaîtrez sûrement le fleuriste Chez Anaïs et sa devanture orange près de Châtelets… Aussitôt « bingé », aussitôt oublié ? Peut-être, mais en attendant Netflix offre à ses abonnés une ballade dans Paris sans masque et sans souci… En conclusion, Emily in Paris reste un plaisir coupable où le spectateur français doit mettre son amour propre de côté afin d’apprécier l’histoire. Malgré ses défauts scénaristiques, l’esthétisme de la photographie et la fraîcheur (faussement) française sauve la série. Une ode aux amoureux de (la ville de) l’amour qui pourrait bien devenir culte, surtout de l’autre côté de l’Atlantique.

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